2014 – Groupe de M. Bellamy

Léa(aux spectateurs) Vous n’auriez pas vu mon fils… ? Vous n’auriez pas vu mon fils… ?

Léa Angèle et Scarlett) – Vous n’auriez pas vu mon fils ?

Angèle ouvre sa valise, puis son violon. Elle joue. Entrées diverses… Mise en place.

Léa – Avez-vous vu mon fils… ? Avez-vous vu mon fils… ? Avez-vous vu mon fils… ? Il devait avoir pris ce train.

MarcoIl a pris ce train ? On prend toujours un train pour quelque part. Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. 

Alexandre – Un train qui siffle dans la nuit  – C’est un sujet de poésie – Un train qui siffle en Bohême – C’est là le sujet d’un poème.

Bénédicte – Là-bas derrière moi, quelque chose de laid, de noirâtre, de tapageur, d’idiotement empressé, passe, vite, ébranle la terre, trouble ce calme délicieux par des sifflets et des bruits de ferraille :  le chemin de fer.

MarcoCertes on n’a jamais rien vu de plus grand, majestueux, chaud, murmurant, soupirant, soufflant, fort, gracieux, élégant, érotique, puissant et féminin qu’une locomotive à vapeur. (violon jouant sur chaque mot)

Alexandre – Le Temps nous égare. Le Temps nous étreint. Le Temps nous est gare. Le Temps nous est train. 

Bénédicte – J’avais 18 ans. Dans un train. Debout dans le couloir. Le train s’arrête en gare de Milan. Sur le quai d’en face, un jeune homme, lui aussi debout dans le couloir. Nous nous sommes regardés. Nous nous sommes souri. L’impression de passer à côté du bonheur. Ça fait 20 ans. J’y pense encore.

MarcoIl n’est pire amour que le regard que l’on échange dans une gare lorsque les deux trains vont chacun de son côté. 

Alexandre – Certaines filles ont un tel regard de vache que vous avez soudain l’impression d’être un train de campagne.

BénédicteUn jour, dans le train… je lisais… je lève les yeux : le paysage était si beau, je me suis poudrée.

MarcoOui, le train, c’est bien : on se regarde dans la vitre et en même temps on est dans un champ de blé.

Bénédicte – La seule façon sûre de prendre un train, c’est de manquer le précédent .

Alexandre – Une gare est le plus bel endroit pour des retrouvailles, parce que c’est normalement le lieu des séparations. En se retrouvant dans une gare, on a l’impression de conjurer le mauvais sort. 

MarcoJe n’ai jamais eu la chance de manquer un train auquel il soit arrivé un accident.

Bénédicte – Dans les accidents de chemin de fer, c’est toujours le dernier wagon le plus dangereux. C’est pour cela qu’on l’a supprimé. 

Alexandre – Vous pouvez railler, mais n’oubliez jamais qu’un jour ou l’autre, c’est celui qui raille qui l’a dans le train.

Léa – Ce n’est pas drôle. Vous devriez avoir honte, jeune homme… Si vous étiez mon fils… Mon fils… Mon fils… Vous étiez dans ce train ? Vous n’avez pas vu mon fils… ? Et vous… ? Et vous… ?

Églantine – Il y avait beaucoup de monde… Et je ne le connais pas… Comment est-il, votre fils… ?

Léa – Il est très beau… Si vous l’avez croisé, vous l’avez forcément remarqué… Surtout une fille comme vous…

Églantine – Non… regardez vous-même… Il n’y a personne de beau, ici…

Anaïs – La petite fille qui s’appelle Alice attend sa mère à l’accueil, porte B, face au quai numéro 13.

Émeline – Alice… Alice… 

Anaïs – Je répète : la petite fille nommée Alice attend sa maman à l’accueil, porte B, face au quai numéro 16.

On voit donc la mère repasser en sens inverse, et s’arrêter devant la femme âgée.

Émeline – Ils ont dit le quai 13 ou le quai 16 ?

Léa – Ils ont dit les deux.

La femme hésite et revient sur ses pas.

Émeline – Alice… Alice…

la jeune fille – Excusez-moi, madame…

Léa – oui, ma petite… ?

Églantine – je me demandais… vous vouliez dire quoi par « surtout une fille comme moi ? »

Léa – Vos pieds sont trop grands, vos genoux se touchent, vous avez un gros derrière, par contre, vous n’avez pas de seins… Mon fils aime bien les femmes avec de la poitrine… enfin, ça gonflera peut-être quand vous aurez accouché…

Églantine – Mais je ne suis pas enceinte !

Léa – Ah ! ben alors, vous avez du ventre… Mon fils n’aime pas les femmes qui ont du ventre…

Églantine – Mais elle commence à nous fatiguer, la vieille, avec son morveux ! Il reviendra pas, votre fils ! Il s’est barré parce qu’il a honte d’avoir une mère aussi méchante que vous !

Noé – Le frein à procréation de tourteau va chanter en regard… Alignez-vous de la parure du pré…

Personne ne bouge. Incompréhension. Tout le monde s’interroge…

Noé – Pardon… Petite erreur… Le frein à procréation de tourteau va chanter en regard… Alignez-vous de la NATURE du pré…

Tout le monde comprend et recule.

Noé – Émotion, émotion… Le frein à procréation de tourteau va chanter en regard au pré numéro cinquatre…

Tout le monde se prépare.

Noé – Émotion, émotion… Le frein à procréation de tourteau est balancé crapec cinquatre moumoutes de bazar… Je rouspète, le frein à procréation de tourteau est balancé crapec cinquatre moumoutes de bazar…

Tout le monde râle…

Sacha – Une fois, j’ai pris un train qui était à l’heure…

Stupéfaction… Puis explosion de rires…

Sacha – Non. C’est vrai. Une fois, j’ai pris un train qui était à l’heure…

Fanny – Racontez-nous…

Sacha – Eh bien, c’était une sombre nuit d’hiver… Je devais me rendre à Bordeaux… pour un rendez-vous… avec une femme… le train devait partir à 20h 43… à 20h 42, il entra en gare…

Tous – Ohhhhhhhh……

Sacha – Nous étions tous stupéfaits… Personne n’osait bouger…

Fanny – Et le train… ? Il faisait quoi… ?

SachaLe cheval de fer avait déjà mangé son avoine de charbon, il renâclait d’impatience et soufflait par ses naseaux enflammés, avec un râle strident, d’épaisses bouffées de fumée blanche, entremêlés d’aigrettes d’étincelles.

Tous – Ohhhhhhhh…

Fanny – C’est beau.

Sacha – Je vous crois ! C’est de Théophile Gautier…

Fanny – Et qu’avez-vous fait… ?

Sacha – Tout le monde s’est avancé doucement vers les wagons, et il s’est alors passé quelque chose d’étrange…

Tous – Quoi ? Quoi… ?

Sacha – Eh bien… J’ose à peine le dire…Je ne sais pas si vous êtes prêts…

Fanny – Nous sommes prêts… Nous sommes plus forts que vous ne le pensez….

Sacha – Eh bien… Un jeune homme s’est arrêté et a laissé monter une femme la première…

Tous – Ohhhhh….

Sacha – Un monsieur a aidé une dame à monter sa valise…

Tous – Ohhhhh…

Sacha – j’ai même entendu un jeune homme dire à une dame qui aurait pu être sa mère : « Je vous en prie, après vous… »

Tous – Ohhhhh…

Sacha – Nous montons donc tous, sans bousculade… Chacun se souriait… les portes se ferment doucement… Notez bien que tout le monde a une place assise…

Fanny – Une place assise… ! C’est dingue… !

Sacha – Alors, le train s’élance… à l’heure prévue…

Tous – Ohhhhh…

Sacha – Le train passe sur les plaques tournantes, avec le bruit que font les orages au théâtre ; puis il s’enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs, suivant les longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable jaune que les petites vagues bordaient d’un filet d’argent, et entrant brusquement dans la gueule noire des tunnels.

Fanny – C’est beau…

Sacha – Tu m’étonnes, pépère… C’est du Maupassant…

Fanny – Et la femme qui vous attendait, elle a dû être bien heureuse… L’avez-vous épousée… ?

Sacha – Oh non… Elle n’a pas attendu… Nous sommes arrivés avec une heure et demie de retard…

Tous se lèvent en râlant et reprennent leur place… Arrive un mendiant.

Léa – Dites donc, le mendigot, vous n’auriez pas vu mon fils… ?

Angèle – J’ai des principes, madame. Je ne me mêle jamais des histoires de famille…

Léa – Un mendigot avec des principes ? On aura tout vu… Vous avez une curieuse vision des choses…

Angèle – Ma vision des choses ? Mon optique ? Emmerder le monde, vous compris ! Car emmerder le monde est la solution, la panacée contre l’ennui. Énerver, emmerder, exaspérer les hypocrites, les déclassés, les intolérants, les prétentieux sans raison, les voisins, les bourgeois, les radins, les mythomanes, les incurables médiocres, ceux qui s’achètent des grosses voitures à crédit, ceux qui parlent politique, (…) ceux qui critiquent les livres qu’ils n’ont pas lus, ceux qui ne prêchent que pour leur église, (…) ceux qui n’aiment pas les flics, et j’en passe des pires. […] vous trouvez ça puéril ? J’ai mes raisons. J’emmerde le monde parce que je le hais. Je le hais de ne pas être ce que je voudrais qu’il soit. Je suis un idéaliste, je chéris des valeurs obsolètes ; le courage, l’abnégation, la grandeur.

Églantine – Dans ta face, la vieille…

Anaïs – Le train à destination de …crrrr… va entrer en gare au quai numéro … crrrr…

Tous partent d’un côté.

Anaïs – Le train à destination de …crrrr… va entrer en gare au quai numéro … crrrr…

Tous partent de l’autre côté. Ils croisent Émeline qui crie « Alice… Alice… ».

Anaïs – Le train à destination de …crrrr… va entrer en gare au quai numéro … crrrr…

Tous repartent de l’autre côté. Ils recroisent Émeline qui crie « Alice… Alice… ».

Noé – Tu es seule… ?

Anaïs – Tu es fou, Marcel… Tu ne devrais pas être ici… Si le chef de gare te voyait… ?

Noé – Je m’en fiche. J’avais trop envie de te voir…

Anaïs – C’est vrai ? Je te manquais… ?

Noé – Oh Lucienne ! Tu n’imagines pas comme je t’aime…

Anaïs – Oh ! Moi aussi Marcel… Tu me rends folle !

Noé – Oh Lucienne ! Viens me rejoindre cette nuit… !

Anaïs – Marcel ! Tu n’y penses pas ! Pour ça, il faudra d’abord passer devant monsieur le maire et monsieur le curé…

Noé – Oh Lucienne… Lucienne… Lucienne ! Le micro !

Anaïs – Oh mon Dieu ! Le micro ! Bande de cochons ! Ça vous amuse d’espionner les honnêtes gens ?

Manon – Moi, ce que j’ai pu les aimer, les hommes ! Je les ai tous aimés ! Je n’ai pas fait de détail. Tous ! Les jolis cœurs, les bouffis, les silencieux, les boudins, les râleurs, les tristes, les tatoués, même les méchants, même ceux qui aiment pas se laver. J’aurais voulu les tenir tous entre mes bras. Les embrasser tous à la fois !

Laure – Tu me parlerais polonais, je serais pas plus étonnée !

Manon – Des Polonais aussi, j’en ai connu !

Laure – Tous entre tes draps ?

Manon – Oh ! Pas tous entre mes draps, mais tous entre mes bras…

Émeline – Et maintenant, Alice, tu ne t’éloignes plus !

Alice – Je voulais retrouver papa…

Émeline – Et si je t’avais perdue… ? J’en serais morte ! Ou je serais devenue folle…. Il n’y a rien de pire que de perdre son enfant.

Alice – Ça m’est égal. Je veux retrouver papa. Il est où, d’abord… ?

Émeline – J’aimerais bien le savoir…

Alice – Il est où mon papa… ?

Émeline – Il est parti.

Alice – Papa ? Papa ?

Émeline – Alice !

Tous – Papaoutai.

Alice – Dis-moi où est mon papa…

Émeline – Il n’est jamais très loin.

Alice – Il est parti pour faire quoi ?

ÉmelineIl part très souvent travailler.

Alice – Ça sert à quoi, de travailler ?

ÉmelineTravailler c’est bien.Bien mieux qu’être mal accompagné. Pas vrai ?

Danse + performance 

Anaïs – La SNCF rappelle à ses aimables voyageurs qu’il est interdit de graffer les wagons et de se livrer à toutes les manifestations d’art dégénéré sur ses quais…

Alice – Je m’appelle Alice. Tu n’aurais pas vu mon papa ?

Léa – Je m’appelle Pauline Moreau. Mon fils s’appelle André Moreau. Tu n’aurais pas vu mon fils ?

William – Qu’est-ce que tu fais là ?

Julie – Devine…

William – Tu pars ?

Julie – ça peut se dire comme ça…

William – Où tu vas ?

Julie – à Varsovie.

William – Varsovie ? C’est où Varsovie ?

Julie – Là-bas… Loin…

William – Elle est folle… Varsovie… En plein hiver… Qui va à Varsovie en plein hiver… ?

Julie – Moi.

William – Et moi ? Je fais quoi ?

Julie – Toi, tu restes.

William – Tu ne m’aimes plus…

Julie – Si… Je t’aime encore… C’est toi qui ne m’aimes plus…

William – Moi ? Mais je ferais n’importe quoi pour toi.

Julie – Ne fais rien… Il fallait le faire avant…

Laure – T’es au courant de ces deux balayeurs polonais qui viennent de gagner 500 000 euros à notre loterie nationale ?

Manon – Ah ! Ça, ils ont balayé dans le bon sens !

Laure – Ces gens-là nous prennent tout.

Manon – Ils prennent rien. Ils ont joué. Ils ont gagné.

Laure – S’ils avaient pas joué, c’est des gens comme nous qui auraient gagné à leur place… Même nous, peut-être…

Manon – On n’a pas joué.

Laure – Et tu trouves normal qu’ils aient voulu finir leur semaine de travail avant d’aller toucher leur lot ?

Manon – Je trouve que ça a de l’allure !

Laure – Moi je trouve que c’est de l’orgueil. C’est des peuples orgueilleux. Ils auraient pu laisser leur paye aux autres balayeurs, c’est ça qui aurait de l’allure ! Ils ont déjà perdu la dignité des pauvres !

Marc – Excusez-moi, j’ai entendu votre conversation tout à l’heure… Vous êtes la mère d’André Moreau ?

Léa – Vous avez vu mon fils ?

Marc – Oui… Je l’ai vu…

Léa – Ah ! Enfin quelqu’un qui a vu mon fils ! Bien ! Il va arriver, alors…

Marc – Mais madame… Vous n’êtes pas au courant ? Ils l’ont arrêté…

Léa – Arrêté ? Mais pourquoi ?

Marc – Il faisait partie de la Résistance…

Léa – André…  Arrêté… La Résistance… ? Mais pourquoi… ?

Marc – Ils sont venus dans leurs chars, avec leurs yeux vides.

Estelle – Ils pensaient que les chenilles des chars sont faites pour tracer la nouvelle loi des peuples.

Florian – Comme ils avaient fabriqué beaucoup de chars, ils avaient l’assurance d’être nés pour écrire cette loi.

Marc – Ils ont en horreur la liberté, la pensée.

Estelle – Leur vrai but de guerre c’est la mort de l’homme pensant, de l’homme libre. Ils veulent exterminer tout ce qui n’a pas les yeux vides. Ils ont trouvé en France des gens qui avaient les mêmes goûts et ceux-là sont entrés à leur service.

Florian – (…) En même temps, ils publiaient que le conquérant était magnanime.

Marc – Un immonde vieillard essayait de suborner le pays.

Estelle – « Soyez sages, soyez lâches » enseignait-il. « Oubliez que vous avez été fiers, joyeux et libres. Obéissez et souriez au vainqueur. Il vous laissera vivoter tranquilles. »

Florian – Les gens qui entouraient le vieillard calculaient que la France était crédule et qu’elle était douce.

Marc – Qu’elle est le pays de la mesure et du juste milieu.

Estelle – « La France est tellement civilisée, tellement amollie, pensaient-ils, qu’elle a perdu le sens du combat souterrain et de la mort secrète. Elle acceptera, elle s’endormira. Et dans son sommeil nous lui ferons des yeux vides. »

Florian – Et ils pensaient encore : « Nous ne craignons pas les enragés. Ils n’ont pas de liaisons. Ils n’ont pas d’armes. Et nous avons toutes les divisions allemandes pour nous défendre. »

Estelle – Tandis qu’ils se réjouissaient ainsi, naissait la résistance.

Marc – Je suis désolé pour votre fils, madame…

Entrée soldats.

Léa(à un soldat) Vous n’auriez pas vu mon fils ?

Il la bouscule. Montée dans les wagons. Sauf Clara.

Clara

Demain matin

j’irai dans cette gare

fumer un bon cigare

… et voir passer les trains

Moi, je ne prends plus le train,

un train, c’est très malin.

Ça peut partir très loin

ne plus te ramener demain…

Alors… dare-dare

je sors de cette gare.

Je veux revoir demain

et ne plus voir de train.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s